La Question Lahaut
60 ans. 60 ans de silence difficile. 60 ans de presque secret d'Etat. Presque 60 ans de censure. Julien Lahaut fut et semble rester encore pour certains, un dangereux grain de sable. Capable d'empêcher la Belgique traditionnelle de se remettre de la crise de Léopold III. On ne peut comprendre le rôle qu'il a joué, son aura personnelle et son assassinat, sans se replonger un instant dans le contexte de l'époque. Après la Libération, la Belgique avait besoin d'une nouvelle virginité : un nouveau roi, de nouvelles alliances atlantistes, un appui ferme de l'Eglise. Il fallait repartir d'un bon pied dans une Belgique unie. Tous les moyens seront bons. Chasse aux communistes pour faire oublier la tentation hitlérienne, alliance affichée de la monarchie à l'Eglise, engagement militaire dans l'Otan, préparation de la guerre de Corée et surtout, un nouveau roi, tout jeune, sans passé, à peine sorti de l'adolescence. La sauce était prête, elle pouvait prendre malgré quelques convulsions sociales - la guerre scolaire faisait rage, la question de l'amnistie divisait le pays en deux. Et voilà qu'à la prestation de serment du tout jeune Prince qui symbolisait cette renaissance de la Belgique et faisait table rase d'un passé troublé, un agitateur - député, communiste, socialiste, syndicaliste, résistant, bref un agitateur- crie « Vive la République ! » Il est assassiné huit jours plus tard sur le pas de sa maison à Seraing. Cet agitateur, c'était Julien Lahaut, homme solaire, rayonnant, intransigeant sur toutes les injustices sociales, homme qui effectivement ne pouvait plier que devant la mort- et encore.
Sans doute, pour Julien Lahaut, le prix à payer pour la restauration d'une Belgique monarchique était-il trop élevé. Le spectre de nouvelles guerres, la chasse aux communistes, et si pas l'amnistie, au moins la chape de plomb sur les miasmes du passé : était cela la Libération et ce pourquoi il avait lutté ? La neutralité de la Belgique avait été officiellement abandonnée. Le pays rentrait dans l'OTAN et allait s'engouffrer dans la guerre froide. Après l'hitlérisme et le nazisme, le communisme devient l'ennemi à abattre. En Belgique, les communistes quittent le gouvernement et sont écartés du syndicat socialiste. Les Etats-Unis soufflent le chaud et le froid : d'un côté le plan Marshall va permettre de reconstruire l'Europe, de l'autre, le Maccarthysme étend ses tentacules jusqu'en Europe. Des dirigeants communistes y sont assassinés. La royauté belge est affaiblie et son image ternie par le comportement de Léopold III durant la guerre- et ce, malgré la courageuse régence de Charles. Certains cercles ont intérêt à faire oublier De Man. La consultation populaire de 1950 sur le retour du roi avait divisé en deux la Belgique Le Nord se retrouvait catholique et royaliste, la Wallonie, laïque et républicaine. Baudouin le catholique, c'était l'apaisement politique et le rêve, peut-être mythique, d'une unité retrouvée. Pour l'Eglise c'était l'assurance d'un ancrage puissant dans la monarchie. Et voilà que lors de sa prestation de serment, au moment symbolique le plus fort, une voix crie - Vive la République !
Jusqu'à un certain point, on peut comprendre - sans l'accepter- la paralysie judiciaire qui s'est installée autour de la mort de Julien Lahaut. L'époque était difficile. Les temps étaient troubles et la Belgique, menacée par ses propres démons. Mais comment expliquer que durant 60 ans, toutes les enquêtes ont été brouillées , conduites sur des voies de garage, que des dossiers aient disparus et que jamais la lumière n'ait été faite sur cet assassinat ?
Le dernier épisode de cette saga désastreuse commence en 2008. Un vote unanime au Sénat belge demande de relancer la recherche sur les assassins de Lahaut et leurs commanditaires. Mais la ministre Laruelle ne juge pas bon d'accorder au Ceges, le centre de recherche fédéral pressenti pour l'étude, les 400.000 euros nécessaires à son financement. Je lance alors en 2009 une initiative citoyenne, à savoir une souscription publique. Des centaines de dons arrivent, mais ce sont des sommes modestes, venant de particuliers. Au bout de six mois, ils couvrent dix pour cent de la somme requise. Je décide alors de revenir au politique - mais le gouvernement tombe. Je me tourne aussitôt vers la Région wallonne. Dans une lettre qu'il m'adresse le 27 mai 2010, son Président affirme tout son intérêt pour l'étude, rappelle qu'il avait contacté en décembre 2009 Madame Laruelle sans obtenir de réponse… mais considère que comme la recherche touche à la question royale il faut concentrer ses efforts au niveau du fédéral ! Il suggère donc d'attendre la formation du prochain gouvernement pour revenir sur ce dossier. Ce qui sera fait : ce dossier sera remis sur la table.
Mais la roue du temps tourne et la roue politique aussi. 60 ans après la mort de Julien Lahaut dans le Nord du pays un parti nationaliste et ouvertement républicain vient de remporter les élections. L'unité du pays fait question. N'est-il pas saisissant que dans ce même pays, schizophrène, la question royale reste un tabou et qu'il soit encore impossible de faire la lumière sur l'assassinat de Julien Lahaut ? Ce n'est pas en maintenant une chape de plomb sur une des périodes les plus noires de la Belgique qu'on exorcisera les forces centrifuges qui la minent et les extrémismes qui la tentent. C'est pourquoi, plus que jamais, la vérité doit être faite. Si l'on veut aujourd'hui prolonger la Belgique, sous d'autres formes sans doute mais en lui donnant un avenir, il ne faut pas fermer les yeux sur son passé. Au contraire il faut y faire face. La lucidité fait la force.
Véronique De Keyser
Eurodéputée belge, socialiste. 16 août 2010

