Tunisie, où vas-tu ?
Par ALAIN DESTEXHE le 26/09/2011
J'ai récemment eu l'occasion de m'entretenir avec une personne résidant à Tunis. Je vous livre ici son témoignage écrit, particulièrement préoccupant, quant à l'évolution de la situation tunisienne. Le texte a été, à la demande de cette personne, expurgé de toute information susceptible de l'identifier.
"[J]e vivais presque normalement au temps de Ben Ali, malgré la censure[...]. Malheureusement, dans la Tunisie d'aujourd'hui, tout bascule. Il y a une pression énorme sur ma famille, étant moi-même une ex-musulmane. Nous sommes non seulement marginalisés et enfermés chez nous [...] mais surtout menacés par la montée de l'islamisme. Bref, je vis dans l'incertitude de demain et de l'avenir pour mes enfants [...].
J'ai toujours estimé que la liberté de croire était un droit sacré, même si je ne milite pas dans ce domaine [...]. Je pense élever mes enfants dans la liberté de croire ou pas, [ce qui, pourtant], risque de ne pas arriver à terme.
J'ai vu quelques [unes de vos] interviews, notammement celle avec Bouhlal, et je suis toujours choquée par le double langage et la malice des personnes qui défendent l'islamisme et sa montée.
Je n'aime pas vivre dans l'hypocrisie. Malheureusement, les [apostats], qui forment une minorité presque inexistante, n'avouent jamais qu'ils ne sont plus musulmans. Même les intellectuels et journalistes à qui l'on demande s'ils sont musulmans, répondent "OUI", car personne ne doit douter de leur "islamité".
J'ai l'impression que je suis la seule à crier haut et fort que je ne suis plus musulmane dans mon entourage [...] et j'avoue que j'ai peur de ce qui pourrait se passer à cause de cela. Je suis privée de mon droit ainsi que celui de ma famille de vivre librement nos croyances.
On ne peut séparer l'islam de l'islamisme, ni le religieux du politique dans cette religion, sauf dans un cas bien précis [que vous évoquiez dans votre message] : « [l'Islam est] une religion tout à fait respectable lorsqu'elle est pratiquée en accord avec les valeurs de nos sociétés occidentales ». Permettez de vous exposer rapidement mon point de vue [à ce sujet].
C'est le contexte qui fait la différence. Je n'ai rien contre la foi et les croyances qui se pratiquent dans le respect des valeurs humaines et nous avons dans notre monde de bons exemples. Rares, mais il y en a. Le problème se situe dans les appellations, ce qui conduit à la confusion. Le mot « islamisme » est un mot créé récemment pour faire la différence entre l'islam politique et l'islam non politique, [pour différencier] l'islam de l'islamisme. Certes, l'islam est apparu avant [l'islamisme], alimenté par les paroles de dieu et de son prophète, figurant dans le Coran et la Sunna. [C'est néanmoins en son nom] que l'on a appelé au Djihad et el Harb dès le début, pour justement soutenir l'islamisme politique. Pour les musulmans qui appliquent à la lettre le [C]oran, il faut aller jusqu'au renversement des systèmes non-musulmans, même par la force.
Dans la réalité que je constate tous les jours et depuis mon enfance, pour les musulmans, en réalité, il y a deux sortes d'islam :
1- L'islam orthodoxe : qui refuse d'évoluer et qui maintient ses origines et ses bases.
2- L'islam hétérodoxe : qui évolue avec le monde actuel et [se modernise].
Le problème qui se pose aujourd'hui n'est [évidemment pas] l'islam hétérodoxe, mais plutôt l'islam orthodoxe. Les islamistes sont "l'élite" des musulmans orthodoxes, ils maintiennent leur [influence, notamment] dans le domaine politique (qui est un facteur important et essentiel pour changer le monde [qui les entoure]) et la masse musulmane orthodoxe, qu'ils manipulent clairement. [Par conséquent], on ne peut pas combattre l'islamisme sans combattre l'islam orthodoxe qui soutient ces islamistes et les protège.
Je pense que le combat intellectuel est une arme sans égal contre l'islam orthodoxe, un combat qui ouvre les yeux des gens cultivés qui souhaitent [moderniser] leur religion. D'ailleurs, les islamistes le savent très bien aussi, et c'est pour cela qu'ils refusent toute critique de l'islam et la considèrent comme une sorte d'attaque contre les musulmans. [C'est pour cela qu'ils] accusent toute personne qui critique l'islam d'"islamophobe" et de "raciste". Dans certains pays, ils vont jusqu'à tuer les apostats comme on peut le voir à travers des vidéos, des informations et des témoignages qui font froid dans le dos. La liberté est ce qu'ils détestent le plus. [Certes], certains prônent celle-ci. Mais, une fois arrivés au pouvoir, ils deviennent despotiques et sans merci.
Le sujet est très vaste et compliqué, et les confusions sont nombreuses…Il faut vivre dans le monde arabo-musulman pour comprendre l'islam. C'est pour cela que j'évite tout militantisme dans ce domaine du combat de l'islamisme (qui pour moi, est l'islam originel)
Vous me demandez si le Mouvement Ennahda est toujours aussi actif. D'après ce que je constate autour de moi, ce que je remarque dans la société, mais aussi mes lectures sur le mouvement, les réactions des gens autour mais aussi l'établissement du parti à Tunis, les discours de ses dirigeants, les débats à la télé, je pense qu'il n'a jamais été plus fort ni plus épanoui et aussi actif.
En tant que femme libre, résidant ici, mais aussi maman, je ressens le danger autour de moi arriver. Presque toutes mes connaissances, qui pratiquaient un "islam tolérant" comme on dit, prennent de plus en plus leurs distances avec moi. Parce que cette religion inculque la peur de l'autre ou de l'affronter sans le rejeter.
Un simple exemple : aujourd'hui c'est l'Aid. D'habitude, j'ai mes copines qui passent, ma belle sœur et ses enfants, presque toute ma belle famille. Pourtant, cette fois-ci, personne n'a [frappé] à ma porte. Je suis « Kafira » pour eux, ce qui veut dire que je suis maudite. Pourtant, avant, ce n'était pas le cas. [Il faut dire que] l'islam du Coran est contradictoire : parfois, il appelle à respecter l'autre et ses croyances, ailleurs, ils les rejettent et appellent à les combattre. Les gens qui respectaient notre athéisme comme on respecte leur croyance nous fuient aujourd'hui comme si nous portions la peste.
Mon mari pense que le terrorisme islamiste n'est qu'un soutien à l'islamisme politique et que c'est naïf de croire que l'un n'a rien à avoir avec l'autre. Il pense que la majorité des mouvements islamistes ont subit une mutation à travers le monde après la grande vague terroriste internationale, qui jusqu'à maintenant n'est pas maitrisée, et qui peut surgir à tout moment afin qu'on accepte l'islamisme politique. Voyez ce qui s'est passé en Algérie.
Il y a aussi les gens qui se disent musulmans mais sans pratiquer, ils croient en dieu et le prophète mais le problème de ces personnes, c'est qu'à un certain moment, il y a un conflit qui nait au fond d'eux, entre leur croyance et la pratique, surtout quand ils lisent plus sur cet islam et qu'ils comprennent que c'est plus une religion de pratique avant d'être une foi ou une croyance.
Le Mouvement Ennahda a une forte présence dans la campagne mais son influence grandit dans les grandes villes, y compris à Tunis, où je vis. Il est très actif, plus que les autres partis. Ceci s'explique par le fait que les jeunes attendent d'être récompensés par dieu en soutenant ce mouvement. Les mosquées sont pleines, et quand je passe pour faire mes courses à côté de chez moi, il y a même des gens qui prient dans les rues, car ils pensent que la maison d'Allah est partout. La mosquée est devenue un moyen de propagation d'idées politiques se basant sur la religion : l'islam, voire un moyen de pression.
On attend les élections. La Tunisie que j'ai connue depuis 4 ans n'a jamais été influencée par l'islamisme. Les gens étaient ouverts au monde et très vivants. Maintenant, j'ai peur que ça change. Peur surtout pour les générations à venir dont mes enfants font parties. Les sondages parlent de 40% [pour Ennahda], un chiffre qui fait peur, et l'on commence déjà à mettre en doute l'égalité entre la femme et l'homme, un point fort qu'avaient les femmes tunisiennes depuis Bourguiba et qui risque de s'évaporer !!!
Le mouvement Ennahda et ses dirigeants se montrent tolérants envers les autres, condamnent la violence, choisissent leur mots et leurs discours, [ce qui n'est pas sans rappeler] le FIS en Algérie. J'ai vu d'ailleurs une comparaison sur le net entre ces deux mouvements et situations. Le voile de plus en plus propagé, les plages désertées...j'ai moi même récemment été victimes d'agressions verbales dans la rue car je m'habille à l'occidentale. Bref, c'est malheureux. J'espère que les élections ne reflèteront pas les sondages et que ça va changer.
Et l'Europe aujourd'hui ? Je remarque que l'islamisme est de plus en plus présent [...] Les islamistes ont certainement compris que l'Europe doit être une plateforme pour diffuser leurs idées, défendre cette religion où les critiques de celle-ci sont devenues multiples.
[J'ai bien conscience de dresser un tableau particulièrement noir de la situation tunisienne]. [Mais c]e tableau noir ne date pas d'aujourd'hui : l'islamisation du monde arabo-musulman s'est accélérée ces dix dernières années suite à la politique intérieure et extérieure qui reflètent un manque de perspective quand il s'agit de lutter contre l'islamisme. Vous l'avez sans doute aussi remarqué en Europe. J'espère que beaucoup commenceront à voir le danger de cette situation et qu'une solution pourra être trouvée avant qu'il ne soit trop tard.
Les islamistes ont très bien compris et analysé l'Occident. Ils savent comment l'approcher. Par contre, l'Europe et son monde politique ne connaissent rien de l'islamisme ni de ses vrais dangers. Elle traite avec lui comme n'importe quelle opposition et elle oublie que l'islamisme n'est pas une simple idéologie mais aussi une religion.
C'est peut être accuser leurs esprits cartésiens ou peut être par ignorance de l'islamisme, mais ils pensent contrôler la situation ! Les islamistes quant à eux, ne sont pas pressés. Ils pensent à long terme. Le temps est leur allié. Ils prennent le temps pour créer des Etats islamiques. Leur plan pour les années à venir est de créer des coalitions avec des partis nationalistes et même communistes pour partager le pouvoir. En contre partie, ils demanderont dans un premier temps la mainmise sur la société dans le domaine religieux afin de bien maîtriser la masse populaire et de construire une génération islamiste. Ils ont compris qu'il ne faut plus se mettre en opposition face à l'occident car ils sont conscients qu'ils ne pourront pas faire face ni militairement ni économiquement. La tactique a donc changé dans le but de détruire [la société occidentale] au nom d'Allah.
Il faut voir l'exemple de la Turquie. Ce pays a une apparence démocratique se rapprochant de l'Occident mais, en réalité, [on assiste] à une islamisation claire qui se reflète au niveau politique, tant pour les droits des femmes qu' [au niveau des] relations internationales. L'islamisme a de multiples visages.
Les apostats de l'islam aujourd'hui n'ont la parole ni chez eux (ce qui est compréhensif), ni en Europe, à cause des intérêts économico-politiques avec les pays arabo-musulmans et surtouts les pays du Golfe. Quant aux européens qui critiquent l'islamisme, ils sont rapidement accusés d'être "racistes" ou "islamophobes".
Concernant l'intégration, c'est un grand problème que j'avais déjà remarqué pendant mes études en [Europe]. Vous connaissez certainement l'opinion du Roi du Maroc Hassan II sur la question. Je la trouve logique et la partage.
L'intégration me parait une tentative sans résultat, connaissant la mentalité arabo-musulmane et l'européenne. La cause principale en est l'islam, car plus un musulman est proche de cette religion et plus il l'a pratique, plus il sera difficilement intégré. Il aura en effet tendance à s'en retourner vers sa communauté avant d'essayer d'islamiser son entourage sous prétexte que c'est la religion des valeurs et de la paix. Pire encore, il s'appropriera l'Europe pour faire d'elle ce qu'il veut et pour imposer ses points de vue et règles et détruire les valeurs de celle-ci.
La classe politique européenne est-elle si aveugle pour ramener quelqu'un comme Tarik Ramadan, au double langage, pour être le médiateur et pour faciliter l'intégration dans plusieurs pays européens ? Le résultat, on le connaît : une communauté musulmane islamisée qui réclamera l'abolition des valeurs occidentales pour les remplacer par l'application de la charia.
Cette inquiétude est justifiée. Je vis une angoisse par rapport à tout ça. [Tout ce que je veux, c'est] élever mes enfants en toute sérénité. Je me préoccupe avant tout de l'avenir de ma famille.
Je vous remercie infiniment d'avoir prix le temps de me lire et de me répondre, c'est un soulagement personnel de voir qu'il y a des personnes comme vous qui, en Europe, sont conscientes du danger de l'islamisme et je sais parfaitement que ce n'est pas facile pour vous, car cela peut avoir un impact négatif, tant sur votre quotidien politique que sur le résultat des élections".

