Une 2012 aussi douce... que possible
A toutes et tous, une 2012... aussi douce... que possible. Mais des doutes me viennent.
L'an nouveau a, comme de coutume, provoqué son torrent (depuis Fukushima, on n'ose plus parler de tsunami, décence oblige) de voeux de toutes origines et de toutes natures. Des plus sincères et personnalisés, des plus imaginatifs aux plus tarte à la crème, des plus naïfs et aux plus cyniques. Aux plus inutiles et ridicules aussi, lorsque je vois s'amonceler dans ma caisse de papiers à recycler ces innombrables cartes quadrichromées sur papier glacé émanant de toutes les institutions, organismes, notables et lobbys du pays qui se croient obligés d'inonder ma boîte aux lettres de voeux aussi pompeux qu'hypocrites.
J'ai toujours détesté les cartes de voeux, comme d'ailleurs les musiques et illuminations de Noël, sources impitoyables de cafard chez moi. Tout particulièrement cette année. Mais, recevoir de ces goinfres jamais rassasiés qui nous ont foutus dans la merde leurs meilleurs souhaits de bonheur et de prospérité a, je dois dire, émoussé mes convictions pacifistes et mon passé il est vrai lointain d'objecteur de conscience.
Cette année, j'ai quand même, par politesse ou bienveillance (allez savoir), adressé quelques voeux à ceux qui veulent bien me lire. Lâchement. Du bout des doigts. Sur fessebouc, par sms, par mail ou sur touiteur (oui, je me suis décidé à m'y lancer, après de longues hésitations dues à ma méfiance devant mon indécrottable impétuosité et mon incapacité incurable à me réfréner quand l'envie me prend de balancer un scud verbal ou écrit à qui me semble le mériter, à tort ou à raison).
Cette année, j'ai eu du mal.
Alors, pour ne pas mentir et pour ne pas être grossier ou paraître indifférent au sort de mes contemporains, je me suis replié sur une formule prudente, ni trop béate ni trop plombante, et n'ai rien pu trouver de mieux que "Une 2012 aussi douce que possible".
Que dire de plus et que souhaiter sans mentir ? Que faudrait-il fêter et de quoi devrions-nous nous réjouir ?
Du printemps qui s'est enfin levé sur les pays arabes et de l'espoir qui s'est enfin fragilement ouvert pour des millions d'hommes et de femmes que l'on croyait ou disait condamnés au mépris des droits les plus élémentaires. De la chute pitoyable de quelques dictateurs féroces que nos gouvernements ont maintenu en place pour des raisons dicibles et indicibles. Soit, c'est là une raison de se réjouir.
Mais après ?
L'ordre des choses, enfin le prétendu tel, n'a été en rien modifié. Nous sommes entrés dans la plus grave crise économique et systémique depuis 1929. Celle qui a jeté des millions de travailleurs et d'exclus dans les bras du fascisme, dans la recherche de boucs émissaires, dans la boucherie mondiale et l'abomination finale.
Les causes de cette crise mortifère sont connues, identifiées, analysées, décortiquées, commentées. Tout est sur la table. Tout est connu, rien n'est contesté. Même par les ex-apôtres du néo-libéralisme, aujourd'hui repentants du bout des lèvres, amnésiques ou résistants de la 25ème heure. Cupidité sans limite dans l'explosion des bonus, cynisme absolu quand les sociétés spéculaient contre leurs propres produits, dérégulation forcenée et purement idéologique des activités bancaires et financières, abus de la crédulité des épargnants et des emprunteurs, création de bulles artificielles au détriment de l'économie réelle, collusions obscènes avec les décideurs politiques, socialisation des pertes et privatisation des profits. Les criminels en col blanc s'en tirent dans la totale impunité, bronzés, blanchis, les poches pleines et renfloués par l'argent des contribuables qui vont payer la facture des états qui se sont endettés à forts taux d'intérêts pour éponger les pertes et éviter l'effondrement du secteur financier.
Et, durant ce temps qui presse, l'Europe peine et tarde à mettre en place les seuls remèdes efficaces et impose à ses Etats-membres des politiques d'austérité budgétaire et sociale aussi inopérantes qu'injustes et même contre-productives. "Récession" est le mot revenu à l'ordre du jour. La machine à redistribuer les richesses à l'envers, déjà à l'oeuvre depuis 30 ans dans toute l'Europe, va s'emballer de plus belle. Il y a deux jours, le JT nous annonçait, le sourire en coin, que l'industrie du luxe ne s'était jamais aussi bien portée, partout dans le monde. Pourquoi ce sourire ? Parce que le Tax Freedom Day a commencé le 2 janvier pour les millionnaires alors qu'il ne s'ouvre que le 9 juin pour tous les autres, peut-être ?
Minute, Papillon...
Et chez nous, en Belgiek, que passa ? Chouette, après plus de cinq-cent longues journées et interminables nuits d'immobilisme, d'intrigues, de portes claquées et de zwarte-piet (valet puant pour les wallons), nous avons enfin un gouvernement de plein exercice, avec une majorité et une opposition parlementaires. Le roi en fut content et le peuple aussi. Faut dire qu'à la longue, nous devenions la risée du monde entier et les citoyens n'en pouvaient plus d'une telle indigence. Paraît-il. Mais voilà, comme je l'avais bien supposé, tous ceux qui s'étaient mobilisés pour protester, menacer, pétitionner, manifester et vociférer contre cette incapacité crasse à donner un gouvernement au pays se sont retrouvés Gros-Jean comme devant une fois la messe dite et obligés de reprendre la plume et les chaussures pour manifester contre les mesures décidées par ce gouvernement tant attendu. Ironie du sort...
Nous, on a fait notre job. Rechercher des solutions et ne pas ajouter du chaos au chaos, comme dit si bien Jean-Mi. Avec nos potes de Groen!. Dans des circonstances épouvantables pour tout le monde. Alors que la planète économique brûlait et que la hausse des taux prenait le pays à la gorge, certains continuaient à faire d'un accord institutionnel (BHV, transferts de compétences, loi de financement, et tutti quanti) un préalable à toute formation d'un gouvernement socio-économique... On a les révolutions coperniciennes qu'on peut. Pfff. L'accord a été conclu, estimé équilibré et nous le mettrons loyalement en oeuvre au parlement. La perspective socio-économique, vu le contexte, était vertigineuse, mais nous étions prêts à entrer dans une négociation, bardés de propositions techniques (par exemple http://web4.ecolo.be/?Il-est-possible-de-faire-un-budget). En quelques jours, il en a été décidé autrement.
Faut dire qu'une fois le CD&V convaincu par le gros doigt du Palais de dépasser sa trouille et d'écarter la NVA et une fois les verts du nord et du sud écartés de la table des négociations gouvernementales par un diktat libéral, les choses sérieuses pouvaient enfin commencer entre les trois familles traditionnelles. Comme au bon vieux temps de la Belgique de papa, ma bonne dame. Chrétiens (pardon, centristes radicaux), libéraux (rebaptisés réformateurs, ça fait moins peur) et socialistes (?!?) se sont retrouvés seuls autour de la table. Avec l'ombre omniprésente de Bart De Wever planant en permanence, comme une sourde menace pour l'avenir des partis et du pays. Rien que ça. Remarque au passage, avec les verts, le rapport de force s'en serait trouvé tout autre et la gouvernement disposerait d'une majorité parlementaire flamande, privant ainsi BDW de son principal argument, sinon le seul... Je dis ça, je dis rien.
Mais, je m'égare. Nous avons donc un gouvernement. Un premier ministre francophone. Et même un chief economist à la Banque centrale européenne.
Équidistance ou courage ?
Au parlement, le ton est déjà donné. Dans tous les débats, les ministres nous font désormais systématiquement remarquer que les deux oppositions réelles, la NVA et les écologistes, critiquent et proposent dans des sens diamétralement opposés. Et que donc, se trouvant au juste milieu de ce feu de critiques et d'exigences, le gouvernement a forcément raison. Curieux raisonnement, n'est-ce pas ? Car les vraies questions ne sont pas dans l'équidistance. Elles sont dans la justice et dans l'efficacité. Pas dans l'entre-deux frileux entre les nationalistes ultra-libéraux et les verts progressistes et novateurs. En politique, il faut toujours faire des choix.
Ce qui a une fois de plus primé est que chacun puisse se valoriser auprès de son électorat. Les libéraux arguent avec fierté avoir défendu la courageuse classe moyenne, celle des gens qui se lèvent tôt pour bosser dur, alors qu'en réalité ils ont surtout veillé à protéger ceux qui se lèvent tard, assurés de leurs rentes et de leurs placements mobiliers et immobiliers, ceux qui usent et abusent de l'ingénierie fiscale. Les sociaux-chrétiens flamands pourront dire qu'ils ont obtenu plus de concessions communautaires que la NVA et leurs frères francophones du CDH qu'ils ont imposé leur centrisme radical (là, je sèche, faudra qu'on m'explique). Et les socialistes, en plus du trophée de premier ministre wallon, pourront invoquer l'inusable "sans nous, ça serait pire".
La nouvelle cuvée gouvernementale se prépare-t-elle à des réformes structurelles susceptibles de contrecarrer la crise multi-forme à laquelle nous sommes confrontés (sociale et sociétale, économique et écologique, immédiate et générationnelle) ? The dutty of the opposition is to oppose, mais, sans faire de procès d'intention, ont peut sérieusement en douter. Les seules mesures concrètes prises et imposées à la hussarde et dans l'urgence au parlement l'ont été pour rassurer les marchés et l'Europe et vont frapper de plein fouet les personnes déjà les plus fragilisées et précarisées (voir le site de la CNE http://www.jugezparvousmeme.be/). Et ce dans une arrogance et un mépris de toutes les traditions de concertation qui nous ont valu la troisième grève générale en 25 ans d'histoire ! Les jeunes, les femmes et les aînés vont payer le prix fort, tandis que les mesures structurelles attendues en restent à l'état de promesses au calendrier indéfini. Le train et les économies d'énergie à la diète. Régulation des marchés et des métiers bancaires ? Lutte contre la fraude et la spéculation ? Contrôle des prix ? Words, words, words.
Il s'agira donc d'être vigilants et pugnaces, d'autant qu'on nous annonce un contrôle budgétaire et de nouveaux "efforts" dès mars prochain.
Bon, demain est un autre jour et l'année ne fait que commencer. Je vous la souhaite donc... aussi douce que possible.
En attendant, je vais me replonger dans le dernier Murakami (1Q84) et dans le recueil de nouvelles de Jean Vautrin qui m'avait échappé en 2005. Génial hymne syncopé aux "éclopés de la vie". Il s'intitule "Et si on s'aimait ?". Tout simplement.

