Discours d'Yves Leterme Premier Ministre à l'ambassade de France pour la présentation du livre 'Traceurs d'Avenir',

Door YVES LETERME (FR) op 20/06/2011

Madame l'Ambassadeur,
Excellences,
Mesdames et Messieurs

Abraham Lincoln a dit un jour que ce que l'avenir a de meilleur, c'est qu'il ne vient qu'un jour à la fois.

C'est vrai, heureusement, car à chaque jour suffit déjà sa peine. Mais cette lapalissade ne nous dispense évidemment pas du devoir de préparer l'avenir - de le tracer, comme le dit très bien le titre du livre de Messieurs Derrick Gosselin et Bruno Tindemans.

Tracer l'avenir est de plus en plus compliqué dans notre monde globalisé où tout impacte sur tout. Une crise financière dans un pays même lointain, une épidémie comme le EHEC, une guerre soudaine comme l'occupation du Koweït par l'Irak, tant d'événements imprévisibles peuvent soudainement faire chuter les bourses, plomber une grande partie de l'économie mondiale, mettre des entreprises et des gouvernements en difficulté. Une terrible catastrophe naturelle frappe le Japon et quelques mois après, l'Allemagne décide de sortir de l'énergie nucléaire, alors qu'aucun tsunami ou catastrophe comparable ne la menace.

Ce livre n'est pas, heureusement, un livre de futurologues qui, eux, ont tout prédit sauf le vrai futur.

Nos auteurs justement posent la question pourquoi même les experts ne distinguent que rarement à temps les signes et les signaux qui annoncent les temps futurs. Ils écrivent : « Une fois que nous sommes entrés dans l'avenir, et que nous nous retournons vers le passé, nous nous disons souvent :  « Comment est-il possible que nous n'ayons pas vu arriver cet avenir ? Il y avait cependant toutes sortes de signaux qui allaient dans cette direction ! ».

La réponse, c'est que le présent est comme un 'whodunit', un roman policier classique où fourmillent les vrais indices et les fausses pistes sur les différents suspects et leurs mobiles. Ce n'est qu'après le dénouement que l'on se rend compte de la chaîne et de la logique des événements, et que même le lecteur expérimenté de romans policiers se demande comment il ne l'a pas détecté soi-même.

Comme un gigantesque roman policier à échelle mondiale, le présent multiple nous jette de la poudre aux yeux et nous empêche trop souvent de détecter les signes annonciateurs des temps nouveaux.


Je ne vais pas répéter ce que les autres orateurs ont dit sur la méthodologie que nous offre ce livre pour mieux cernerces signaux et d'en dégager une stratégie d'avenir. Je vais simplement mentionner que, en tant que homme politique, j'ai été très intéressé par la description de l'exercice Mont Fleur en Afrique du Sud.

Mont Fleur est un centre de séminaires dans la Blauuwklippen Vallei près de Stellenbosch.
C'est là que, en 1990, après la libération de Nelson Mandela, et alors que le pays était en proie à la violence et à une grande incertitude, se réunissaient quelque vingt-deux personnes, représentant les communautés et organisations politiques différentes, pour discuter, en toute liberté intellectuelle, de l'avenir du pays.

C'étaient des discussions, pas des négociations. Il en est sorti quatre scénarios possibles - ce qui ne veut pas dire souhaitables - pour l'avenir de pays.

Le scénario de l'Autruche racontait l'histoire d'un gouvernement exclusivement blanc qui enfonce - vainement - sa tête dans le sable en refusant de négocier avec la majorité noire.

Le scénario du Canard Boiteux mettait en scène un gouvernement pusillanime qui, pendant une très longue période de transition, tenta de satisfaire toutes les parties concernées, et finit par le décevoir toutes.

Le scénario du Vol du Flamant Rose - et je précise qu'ici, Flamant s'écrit avec un T - le scénario donc du Vol du Flamant Rose, décrivait une période de transition réussie où le gouvernement développe une politique durable qui met le pays sur la voie de la croissance et de la démocratie.

Dans le quatrième scénario, Icare, un gouvernement noir menait, supporté par une vague d'euphorie, une politique populiste prétendant combattre la pauvreté par des injections massives de fonds publics. les effets, inévitables, étaient le déraillement des finances publiques, l'effondrement de l'économie et la déception totale de l'opinion publique.

En grandes lignes, c'est le scénario du Vol du Flamant Rose qui s'est réalisé, grâce d'abord à l'autorité, la générosité et la sagesse de Nelson Mandela. Mais grâce aussi à l'exercice de Mont Fleur qui créa un vocabulaire commun et une vision plus ou moins consensuelle de l'avenir du pays.

Si je parle assez longuement de cet exercice, c'est évidemment parce que l'on peut se poser la question si la Belgique pourrait en tirer une leçon pour son avenir.  Les auteurs du livre posent eux-mêmes cette question mais laissent, prudemment, 'la réponse au lecteur'.

Moi non plus, je ne vais pas vous donner une réponse. Mais je veux indiquer deux éléments de réponse.

Premièrement, la grande leçon de cet exercice Mont Fleur est qu'il faut être prêt à discuter sans dogmes et sans tabous. Nos sociétés laïques n'admettent plus le dogme religieux dans le discours public, ce qui est normal. Mais il est frappant de constater combien les débats publiques sont souvent corsetés par des dogmes et des tabous politiques et philosophiques qui empêchent des discussions franches et fructueuses. 

Pourtant, sur un grand nombre de chantiers très importants, comme l'énergie, l'environnement, le climat, le vieillissement de la population, la durabilité de nos systèmes de sécurité sociale et de pensions, ou encore la compétitivité de notre économie, nous devons préparer l'avenir par de grands débats vraiment sérieux et libres. En effet, comme le montre l'exemple de Mont Fleur, ce n'est parce que l'on explore des scénarios possibles que l'on les trouve souhaitables.

Mais ce n'est qu'en les explorant à fond, avec toutes leurs conséquences possibles, que l'on pourra en démontrer le caractère soit désirable, soit indésirable. Il faut avoir bien peu de foi dans ses convictions et ses idées si l'on craint de les soumettre à une discussion libre et un questionnement radical.

Il n'y a donc pas de préparation d'avenir sans la plus grande liberté intellectuelle possible dans le débat public.

Mon deuxième élément de réponse est qu'il faut aussi une bonne dose d'humilité. Car il n'existe pas de risque zéro, il n'existe pas de politique qui puisse protéger les citoyens des aléas de la vie.

Et cela, c'est une chose que des plus en plus de citoyens ne semblent plus vouloir admettre.

J'aimerais citer à ce sujet un commentaire d'un de mes journalistes préférés, Claude Imbert de l'hebdomadaire Le Point.

Je cite : « Le citoyen des démocraties modernes a conquis péniblement, en plusieurs siècles, son statut enviable d' «individu ». Il s'est affranchi, peu à peu, du lien religieux qui reliait les fidèles entre eux. Il s'est libéré ensuite, dans la douleur, des grandes utopies collectivistes. Mais ses solitudes nouvelles n'ont encore inventé ni la sagesse civique ni la sagesse personnelle qui conviendraient à ses nouvelles libertés. Il demande à l'Etat des protections qu'il demandait au Ciel en faisant brûler des cierges. Il demande aux « experts » ce qu'il demandait aux saints. Il se voit en assuré tous risques. D'où un désir exaspéré d'assistance que l'Etat-Providence ne suffit plus à satisfaire. » Fin de citation.


En effet, les citoyens de nos sociétés démocratiques modernes réclament toutes les libertés, mais souffrent en même temps de la nostalgie de l'absolu : l'absolu-divin, la Révolution avec majuscule, le Progrès tout puissant.  Mais ces citoyens doivent savoir et accepter qu'avec les libertés, nos démocraties établissent le règne du relatif et de l'incertain, du préférable et du provisoire. C'est vrai, nos états démocratiques doivent, dans une politique de solidarité entre les citoyens, réduire où ils peuvent, la part du risque. Mais ils ne peuvent ni ne doivent promettre des lendemains qui chantent éternellement, des paradis sur terre. La perfection, l'absolu ne sont pas de ce monde. Nous devons tous accepter que le risque est partout, et d'abord dans la vie même.

Ces considérations sont moins éloignées qu'il n'y paraît du livre qui nous est présenté ce soir.  Car si Derrick Gosselin et Bruno Tindemans nous donnent des conseils précieux pour anticiper le mieux possible l'imprévisible, ils ne prétendent pas que nous sommes maîtres du futur, que pouvons en être les maîtres absolus.


Pour terminer par une boutade, ce futur a encore beaucoup d'avenir !

 

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